Context: Daniel Jositsch, qui êtes-vous?
Daniel Jositsch: Ma principale activité est mon poste de professeur de droit pénal à l’Université de Zurich. Je suis aussi membre du Conseil national et, depuis peu, président de la SEC Suisse. Ces trois mandats occupent mon temps avec différents degrés d’intensité en fonction des exigences liées à ces différents postes. Je me définirais comme étant un homme actif qui assume volontiers ses responsabilités, mais qui peut aussi bien travailler en équipe. Je peux également lâcher la bride de temps en temps.
Pour quelle raison avez-vous postulé pour cette fonction de président central?
Je l’ai fait parce que les questions liées à la formation m’intéressent et que je peux m’identifier avec tous les objectifs que s’est fixée l’association. En réalité, cela tient aussi à mon engagement de longue date pour celle-ci. J’ai été membre de la SEC Suisse durant de nombreuses années, et je me suis engagé au comité central depuis 2009.
Trois autres candidats et candidates s’étaient aussi intéressés à la présidence. De quelle manière avez-vous réussi à convaincre les délégués?
L’élément décisif a été que les délégués savaient qui j’étais. Au sein de l’association, on connaît mes qualités et mes faiblesses. Je suis un homme du sérail et, compte tenu de mon engagement de longue date, je connais très bien la SEC Suisse et les défis auxquels je serais appelé à faire face.
Pourquoi vous êtes-vous intéressé à la SEC Suisse, alors même que vous êtes juriste de formation?
J’ai occupé le poste de directeur de la Chambre suisse du commerce en Colombie. Là-bas, nous avons eu l’occasion de discuter avec des entreprises suisses et nous sommes rapidement venus à la conclusion que ce pays souffrait de lacunes dans son système de formation professionnelle. Il y avait beaucoup de diplômés issus des universités, mais il manquait cruellement de professionnels bien formés. Nous y avons donc implémenté une filière d’apprentissage de commerce basée sur le système dual.
Et pourquoi l’avez-vous fait avec la SEC Suisse?
Il allait de soi que l’on avait besoin d’employés de commerce dans tous les secteurs de l’économie, et que l’on pouvait ultérieurement transposer ce modèle dans d’autres secteurs. J’ai donc pris contact avec la SEC Zurich où mes desiderata ont suscité un large intérêt. Nous avons ainsi élaboré un concept que nous avons pu présenter aux entreprises colombiennes. J’ai adhéré à la SEC Zurich à mon retour en Suisse. Tout simplement parce que j’ai trouvé qu’il s’agissait d’une excellente organisation.
Au cours de ces dernières semaines, vous avez eu l’occasion d’être en contact avec de nombreuses sections et régions. Qu’est-ce qui vous a frappé?
La variété des entités, qu’il s’agisse des grands organismes urbains jusqu’aux petites structures rurales. Les différences ne découlent pas uniquement de leur taille, mais aussi des problèmes, défis, cultures et du professionnalisme qui règne dans ces différentes unités régionales. Compte tenu de ces différences, je crois que tout l’art consiste à réussir à offrir les mêmes prestations sur l’ensemble de la Suisse. Un membre d’une petite section doit pouvoir accéder aux mêmes prestations que celui qui habite dans une grande ville. Si ces conditions sont remplies, il n’est dès lors pas très important que les structures perdurent comme elles se sont développées, ou que différentes sections fusionnent. Celles-ci doivent d’ailleurs elles-mêmes très bien le concevoir.
L’association est engagée dans la formation et dans la politique en faveur des employés. Qu’est-ce qui est pour vous le plus important?
Ces deux axes d’action sont tout aussi importants et nécessaires. Ils se complètent parfaitement.
On a pu lire récemment dans le «Tages-Anzeiger» un débat sur la valeur de la formation duale et de l’enseignement de type académique. Quelle est votre opinion à ce sujet?
Ici aussi, on a besoin de ces deux types de formation. J’estime qu’il est faux d’opposer ces deux filières de formation. Je suis l’exemple personnifié de ces deux concepts: j’enseigne à l’université et je m’engage pour la formation duale. Les bonnes personnes doivent se retrouver sur les bancs des universités et il en va de même pour la pratique professionnelle. Dans ce domaine, grâce aux hautes écoles spécialisées, nous avons ouvert des perspectives très attrayantes pour les jeunes. Nombreux sont ceux qui croient toujours qu’une carrière académique est préférable ou que les universités sont d’un niveau supérieur à celui des hautes écoles spécialisées. Il s’agit-là d’a priori basés sur un manque de connaissances. Cela va changer sous peu.
Votre carrière semble se dérouler comme sur des roulettes. Avez-vous planifié votre cursus professionnel longtemps à l’avance?
Non, ce n’est absolument pas le cas. Cela ne fonctionne jamais de cette manière. L’important est de pouvoir suivre ses inclinations et de savoir ce que l’on veut. Cela a été le cas pour moi. Il y a pourtant aussi certaines réalités qui ne collent pas vraiment à l’image que l’on peut se faire d’un parlementaire socio-démocrate.
Quoi par exemple?
Le fait que j’aie effectué mes études à l’Université de Saint-Gall et que j’aie poursuivi une carrière militaire où j’ai atteint le grade de major.
Dans quel milieu avez-vous grandi?
Je suis issu d’une famille classique de la classe moyenne. Mon père était ingénieur.
Est-ce que cela allait de soi que vous entreriez au gymnase?
Non, pas du tout. J’ai suivi l’école primaire à Altstetten et je suis ensuite passé au gymnase après la sixième, mais j’ai eu de la peine à suivre les cours. Si cela n’avait pas marché la deuxième fois, je serais probablement entré en apprentissage d’employé de commerce car mes capacités manuelles étaient limitées.
Avez-vous suffisamment de temps pour votre engagement au sein de la SEC Suisse parallèlement à vos activités de professeur de droit pénal et de conseiller national?
J’ai réduit mes activités à l’Université. Je dispose de suffisamment de capacité pour assumer ce mandat qui représente 30% de mon temps.
Vous exercez trois fonctions totalement différentes. Pourquoi est-ce pour vous aussi attrayant?
Parce que j’aime bien le changement. Je ne dois jamais avoir l’impression d’être enfermé. Je pourrais très bien me concentrer sur l’enseignement et la recherche universitaire, mais cela serait pour moi beaucoup trop monotone. De même, je n’ai jamais voulu devenir parlementaire à plein temps. Il est donc aussi logique que je n’exerce pas la fonction de président de la SEC Suisse à temps plein.
Quelles sont les tâches qui vous occupent le plus au sein de la SEC Suisse?
Je suis en priorité président du comité central, un organisme qui exerce une fonction stratégique et aussi de contrôle. En tant que président, on occupe aussi une autre fonction qui consiste à défendre les préoccupations de la SEC Suisse auprès des médias et des milieux politiques. Je considère que l’association n’est pas suffisamment prise au sérieux.
Que pouvez-vous entreprendre au niveau de la Berne fédérale pour la SEC Suisse?
J’ai pris la succession de Mario Fehr au printemps dernier au sein de la commission de la science, de la formation et de la culture. J’y défends respectivement les intérêts de la SEC Suisse et des employés qu’elle représente. On a l’occasion de pouvoir déposer des motions à destination du Conseil fédéral et également de rendre visite à certains offices fédéraux pour y défendre ses positions. Quand on est parlementaire, cela nous ouvre de nombreuses portes.
Nous entendons parler quotidiennement de licenciements. Comment l’association doit-elle réagir à ce sujet?
Nous nous trouvons face à une situation de crise. Et toute crise engendre des licenciements. C’est un fait incontestable. L’association ne peut malheureusement rien faire toute seule. Son engagement s’impose là où il est question de surveiller comment se déroulent ces licenciements. Existe-t-il un plan social? Ou tout simplement quelle forme de soutien pouvons-nous apporter à nos membres touchés par des suppressions de postes.
La SEC Suisse est partenaire de nombreuses conventions collectives de travail. Celles-ci sont-elles encore d’actualité?
Oui, j’en suis absolument convaincu. Il existe des secteurs qui sont mieux adaptés que d’autres pour bénéficier de ces accords. Les conventions collectives sectorielles sont justifiées partout où l’on dispose de contrats de travail comparables et que les salaires sont modestes, comme dans la vente. Ensemble, on obtient de meilleurs résultats que si l’on est isolé. Les conventions collectives de travail sont aussi dans l’intérêt des employeurs.
Comment jugez-vous le mouvement Occupy-Paradeplatz?
J’ai été frappé par le slogan «Aidez les gens, pas les banques» qui était apposé sur un calicot accroché au mur de la Lindenhof. A n’en pas douter, il faisait allusion au sauvetage de l’UBS qui est intervenu voici trois ans. Et c’était justifié: nous avons aidé l’UBS, mais aussi les gens qui y travaillaient. Les banques sont synonymes d’emplois, et il s’agit d’emplois de qualité. Fondamentalement, je trouve qu’il est logique de lancer ce débat dans le contexte de la crise financière. Il n’est pas surfait de relever que la place financière helvétique est confrontée à des problèmes.
Jusqu’ici, la SEC Suisse s’est plutôt exprimée avec retenue sur la crise financière. Quelle est votre position à ce sujet?
Il faut d’abord constater que nous nous trouvons aux côtés des employés de banque et donc, tout naturellement, des banques. Nous entretenons un rapport constructif avec celles-ci dans leur rôle d’employeur. Sur le fond, il faut préciser que la place financière suisse doit être irréprochable. Toute autre attitude n’est plus d’actualité. Elle doit prouver son sérieux et le démontrer. C’est ce qui a fait que notre place financière a pu se développer et qu’elle a eu un pareil succès. Il est indéniable que des erreurs ont été commises au sein des directions des banques. Mais quand on les critique, on doit faire attention de ne pas mettre tout le monde dans le même panier. Les employés n’y peuvent rien. Ils doivent affronter en permanence la critique de la part de l’opinion publique. A cela s’ajoute le fait qu’ils sont soumis à une forte pression. Et de nombreux clients essayent de solliciter le service juridique des banques.
Quels buts désirez-vous atteindre avec la SEC Suisse?
Je désire que les effectifs repartent sur une pente ascendante, car cela fait plusieurs années que ceux-ci sont en recul. Il s’agit aujourd’hui d’inverser cette tendance. C’est notre principal objectif. Nous devons arriver à faire de notre association un organisme tellement attrayant pour les employés de commerce que cela va de soi qu’on y adhère. Il en était ainsi par le passé. On effectuait son apprentissage et devenait ensuite presque automatiquement membre de la Société suisse des employés de commerce. Aujourd’hui, ce n’est malheureusement plus le cas. On retrouve la même situation dans de nombreuses autres associations.
Quelles mesures faut-il prendre pour renverser cette tendance?
L’éventail de nos prestations doit être encore plus attrayant et il faut veiller à l’étoffer. L’association offre déjà de nombreux rabais, qui, à eux seuls, représentent plus que le montant des cotisations. Cela ne suffit pourtant pas à regagner de nouveaux membres. J’estime que l’on peut exploiter un potentiel dans le conseil et le perfectionnement, car ceux-ci sont trop peu harmonisés et pas suffisamment spécialisés. Une autre opportunité résiderait dans le fait que l’association offre un réseau comparable aux organisations d’anciens élèves des hautes écoles. De telles structures s’avèrent très efficaces dans le cadre du monde du travail. Il faudrait qu’il en soit de même pour les étudiants qui ont réussi leurs brevets et diplômes dans le secteur commercial. Cela devrait prendre la forme de rencontres régulières au cours desquelles ils peuvent échanger leurs expériences et se constituer un réseau.
Qu’est-ce qui est encore important en dehors de votre travail?
Je travaille volontiers et beaucoup, mais jamais trop. J’ai cultivé mes capacités à ne pas me laisser gagner par le stress. Je dors toujours très bien durant la nuit. Quand un problème émerge, je peux me pencher sur celui-ci pendant un moment; mais tout aussi rapidement m’en libérer et me consacrer à d’autres choses. Cela tient au fait que je peux répartir mon travail tout à fait librement et que je peux aussi décider de m’interrompre et prendre l’air pendant une heure.
Traduction: Pierre-Henri Badel





